Interview : Quentin Condo, le hip hop pour raconter la condition autochtone

Quentin Condo, 39 ans, a commencé à rapper l’année dernière. De père mi’gmaq et de mère irlandaise, il a grandi entre la côte Est des États-Unis et la réserve de Gesgapegiag, en Gaspésie. C’est d’ailleurs du numéro administratif de celle-ci qu’il tire son nom de scène : Q052.

Avec une voix qui vibre comme celle d’Eminem et des beats à la Cypress Hill, il raconte le quotidien et les inégalités subies par les peuples autochtones à l’intérieur des communautés. Rencontre avec un artiste engagé.

Dans ton EP, tu parles des défis et des souffrances auxquels les communautés autochtones doivent faire face. D’où te vient cet engagement ?

Mon père a longtemps été engagé en politique. Dans les années 1950, il a été chef de la réserve de Gesgapegiag, en parallèle de son métier de charpentier.

De mon côté, j’ai toujours été un activiste. Toute ma vie j’ai écrit des textes et participé à des manifestations pour faire reconnaître les droits des personnes autochtones, notamment sur les territoires mi’gmaqs.

Plus tard, j’ai été élu membre du conseil [de bande] par la communauté, sous le régime de la Loi sur les Indiens. C’est le système qui régit aujourd’hui encore la vie des Premières Nations au Canada. J’ai fait deux mandats, entre 2009 et 2013, mais j’ai arrêté parce que j’avais l’impression de contribuer au problème. Je m’explique : ce que je faisais, c’était surtout de l’application de programmes gouvernementaux. Or, d’après moi, ces programmes ne contribuent pas à améliorer les problèmes intrinsèques à la communauté. Donc mon travail ne servait pas à grand-chose.

Oui, tu en parles aussi dans tes textes. Que reproches-tu à ce système exactement ?

Ce n’est pasnotre système, il ne fonctionne pas pour nous. Dans ma communauté, nous sommes entre sept et neuf familles. Traditionnellement, chaque famille sélectionnait un représentant sur la base de ses compétences, de son éducation et de sa connaissance des enjeux locaux. Ensemble, les représentants de chaque famille prenaient des décisions politiques, culturelles ou cérémonielles.

Or depuis, la Loi sur les Indiens, on nous impose un fonctionnement différent : les représentants sont élus par vote populaire [à la majorité]. Le problème, c’est que cela favorise les familles dont les membres sont les plus nombreux. Aujourd’hui, sur un conseil de neuf personnes, il n’est pas rare de voir des familles surreprésentées et des familles qui ne le sont pas du tout. Et ce, même si leurs représentants n’ont pas du tout les compétences pour administrer toute une communauté.

En conséquence, il y a beaucoup d’abus : dans ma réserve, qui comprend environ 700 personnes, notre chef a augmenté sa rémunération pour un montant supérieur à 114 500 dollars par an. Cet argent, c’est de l’argent en moins pour les programmes sociaux.

N’y a-t-il aucun recours pour les autres membres de la communauté ?

Il est très difficile d’en parler publiquement en dehors des réserves. En effet, on subit déjà un racisme tellement important que soulever ce genre de question, c’est prendre le risque de se faire juger encore plus par les allochtones, ou de subir encore plus de contrôle de la part du gouvernement.

Mais même à l’intérieur des réserves, ce n’est pas évident. De fait, comme les réserves sont sous tutelles, les programmes sociaux et les postes alloués aux Autochtones dans les réserves sont contrôlés par les dirigeants de la communauté. Donc si tu t’opposes un peu trop au Conseil en place, ta famille risque d’en pâtir.

C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de quitter ma réserve d’une part, et de me tourner vers la musique, d’autre part.

D’une manière générale, tes textes sont extrêmement engagés, quel est l’objectif derrière ce choix ?
Je dénonce la réalité des réserves depuis toujours, mais le faire avec un beat et des rimes, c’est une manière de toucher plus de monde, en particulier les jeunes. L’idée est aussi de dire à ceux qui sont confrontés aux mêmes réalités que c’est OK d’en parler. Parce que pour régler un problème, il faut l’identifier et en discuter.

Ta musique constitue-t-elle une nouvelle forme d’activisme ?

Oui, absolument. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que ma musique a des consonances hip-hop. J’ai grandi avec cette musique dans les oreilles. Elle m’a beaucoup influencé dans mon engagement. Les communautés noires américaines populaires, qui sont à l’origine du hip-hop, ont beaucoup de choses en commun avec les Autochtones. Nous sommes confrontés à des enjeux sociaux similaires.

Mais cela ne veut pas dire que j’embrasse l’entièreté de la culture hip-hop. Par exemple, il y a beaucoup d’artistes qui utilisent un vocabulaire grossier, avec des mots comme « bitches » pour parler des femmes. Ce sont des mots que je refuse d’utiliser par principe : au Canada la réalité des femmes autochtones est catastrophique ; depuis les années 1970, on compte environ 2000 femmes autochtones assassinées ou disparues. Il faut se battre pour elles, pas les déprécier.

D’ailleurs, tu en parles dans le premier titre de ton EP, Comes back again.

Oui, c’est la première chanson que j’ai écrite, sur une trentaine en tout. L’idée de cette chanson était d’évoquer tous les problèmes rencontrés par les peuples autochtones. J’insiste particulièrement sur la condition des survivants des pensionnats autochtones et la question des femmes.

La chanson commence avec le mot remember, [souviens-toi], ensuite je fais une liste de tous ces problèmes et je termine en disant que j’ai- merais bien les oublier, mais qu’il me suffit de regarder les nouvelles pour réaliser que c’est impossible. De fait, pas un jour ne passe sans qu’un événement dramatique n’arrive à l’un d’entre nous. C’est une histoire qui dure depuis trop longtemps. Comment voulez-vous qu’on passe à autre chose ? Nous avons cette souffrance dans le sang.

Tu es venu à cette entrevue avec tes cinq fils. Est-ce que tu parles de toutes ces questions avec eux ?

Bien sûr ! Ils comprennent ces problèmes et veulent agir aussi. À l’école, ils sensibilisent même les autres élèves. Par exemple, ils ont eu l’occasion de faire des percussions et des danses traditionnelles avec eux. De même, ils parlent régulièrement de l’histoire de leur peuple en classe.

Paradoxalement, c’est quelque chose qu’ils peuvent faire aujourd’hui car ils sont scolarisés dans le canton de Hatley, près de Sherbrooke, une ville située loin des territoires autochtones. Mais il y a beaucoup moins d’ouverture dans les écoles situées à proximité des réserves.

En fait, ils sont déjà des petits activistes ?

Absolument [rires]. Mon objectif c’est de créer cinq avocats. Mon père m’a enseigné l’anglais et le français pour que je puisse parler la langue du dominant. Mes ancêtres enseignaient aux jeunes comment devenir des guerriers, pour protéger leur famille et leur communauté. Aujourd’hui on n’enseigne plus la violence, mais si on veut obtenir justice, si on veut que notre situation évolue, il faut parler le langage de la justice et savoir se battre dans un tribunal.

Mon fils aîné a 17 ans. Dans deux ans, il entre à l’université. Son objectif, c’est de prendre une majeure en droit et une mineure en musique. Ainsi, s’il ne parvient pas à gagner un combat en cour, il pourra toujours écrire une chanson sur la question.

Que faire lorsqu’on est allochtone pour s’engager en faveur des personnes autochtones ?

Je ne crois pas qu’on changera les préjugés qu’ont les Canadiens adultes à l’encontre des Autochtones. Mais on peut le faire pour les générations futures. Or, pour cela, il faut encourager les écoles à mettre davantage l’accent sur notre histoire. Aujourd’hui, quand je lis les livres d’histoire de mes fils, je suis atterré : ils parlent de nous comme si nous étions une espèce disparue.

On a beaucoup parlé de réconciliation ces derniers temps, mais comment voulez-vous que cela arrive si notre histoire disparaît peu à peu des programmes scolaires ?

Lateral Violence

L’EP de Quentin Condo, Lateral Violence, est une production Musique nomade. Tous les profits sont remis à l’Association des femmes autochtones du Canada.

Musique nomade est un organisme à but non lucratif créé en 2011, qui vise à soutenir et promouvoir les
musiciens émergents autochtones du Québec et du Canada, à assurer une mémoire numérique des musiques traditionnelles autochtones et à encourager les rencontres interculturelles.

Le 11 août prochain aura lieu le showcase annuel de l’organisme, dans le cadre du Festival Présence Autochtone à Montréal. Cette année, il mettra en vedette des artistes hip hop et électro.