Médias : quel avenir pour la relève du journalisme ?

La démocratisation d’internet a transformé les métiers de l’information. Dans un tel contexte, quel avenir pour le journalisme au Québec ?

Rad stagiaire

Segmentation du public, fin du modèle de financement traditionnel, concentration des revenus publicitaires vers les géants du numérique : depuis quelques années, la liste des maux qui affectent le secteur des médias est longue. Loin d’échapper au phénomène, les jeunes journalistes sont aux premières loges et doivent affronter des défis bien différents de ceux qu’affrontaient leurs aînés.

Une crise de la qualité

Dominique Payette, 64 ans, a été journaliste pendant une trentaine d’années, dont un quart de siècle à couvrir l’actualité canadienne et internationale. Pour celle qui est devenue professeure au départe- ment d’information et de communication de l’Université Laval en 2006, pas de doute : le métier s’est transformé.

Parmi les changements survenus depuis qu’elle a quitté la profession il y a une quinzaine d’années, Mme Payette observe que les médias d’information ont ainsi mis l’accent sur les contenus légers, les faits divers ou un traitement de la politique plus orienté vers la personnalité de ses acteurs que vers leurs idées.

Ce constat, Renaud Carbasse, également professeur à l’Université Laval, le partage. Il déplore que ces choix éditoriaux se fassent au détriment du journalisme d’enquête, du journalisme international et d’une couverture efficace des enjeux locaux, qui coûtent plus cher ou rapportent moins. « Couvrir la politique municipale ou internationale, c’est démocratiquement pertinent, mais ça fait peu de clics. Dans un contexte de crise des médias, il semble y avoir à ce sujet une vraie résignation de la part des rédactions et des entreprises de presse. »

Un rythme effréné

Comme la majorité de ceux qui ont exercé cette profession avant l’arrivée du numérique, Mme Payette s’inquiète également du rythme auquel doivent se plier de nombreux journalistes aujourd’hui. « Ils vont à trois, quatre conférences de presse par jour ou écrivent plusieurs articles dans la même journée, déplore-t-elle. On ne peut pas s’attendre à une grande profondeur d’analyse dans ces conditions : une conférence de presse devrait être le début du sujet, pas le sujet en tant que tel ! »

Au-delà des conséquences néfastes pour la vie démocratique qu’engendrent de telles pratiques, Mme Payette évoque aussi la précarisation du métier au niveau individuel. « Ce rythme effréné a forcément des effets sur le plan personnel, en particulier chez les femmes. Aujourd’hui, il est difficile de combiner très longtemps cette profession avec une vie de famille. »

Apprendre à travailler à la pige

En parallèle, nombre de jeunes journalistes doivent faire face à une réalité crue : durant leurs premières années, beaucoup travailleront à la pige. S’ils viennent, les contrats permanents viendront plus tard. « Lorsqu’on va donner des formations au secondaire, dans les cégeps et dans les universités, on se rend compte que les jeunes ne sont pas préparés au journalisme indépendant. Pourtant, c’est une réalité à laquelle il est difficile d’échapper aujourd’hui », souligne Valérian Mazataud, vice-président de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ). « Le journalisme indépendant n’est pas une tare en soi, au contraire, c’est plutôt un facteur de dynamisme dans les médias, poursuit-il. Mais aujourd’hui les conditions de travail, notamment le montant des cachets et les conditions de remboursement des dépenses encourues, sont très mauvaises. »

Face à cette précarisation du métier, les apprentis reporters doivent faire preuve d’acharnement et de créativité. « Aujourd’hui, ce qu’on demande aux jeunes, c’est d’être capables d’amener des projets, de travailler vite et de maîtriser un grand nombre de plateformes, affirme Renaud Carbasse. Un jeune qui sort de l’école sans portfolio ou sans une présence en ligne, ça complique les choses. »

Jules Vincent a 22 ans. Étudiant à l’Université de Montréal en DESS de journalisme, il sait qu’il n’a pas choisi la voie la plus facile et que la concurrence est rude. « Dans ma formation, on nous a prévenus : la situation est compliquée, ça peut être long avant d’y arriver. »

Pour se faire une place, il multiplie les projets. Une fois par semaine, il anime ainsi Le Panoptique, une émission diffusée sur la radio communautaire CISM 89,3 FM. Avec plusieurs étudiants de son programme, il développe également son propre média en ligne.

L’avènement du « Moi Inc. »

Cette stratégie, Renaud Carbasse la connaît bien : « On voit de plus en plus de journalistes se transformer en entrepreneurs. C’est un phénomène symptomatique de la fin du salariat, que certains appellent “ le Moi Inc. ”. En bref, la précarisation du métier va pousser le journaliste à « se brander », c’est-à-dire à valoriser son image de marque en diversifiant les projets, quitte à monter un micro-média au sein duquel il gèrera, seul ou avec un petit groupe de personnes, les contenus, la diffusion et la communication. « Souvent c’est un moyen de placer des sujets [journalistiques] qu’on n’arrive pas à vendre ailleurs », dit M. Carbasse.

Si cette posture peut être un moyen de servir ses propres intérêts, M. Carbasse rappelle qu’une telle stratégie peut aussi avoir une valeur citoyenne. « Les deux ne sont pas incompatibles. Après tout, de nombreux journaux sont nés car ses fondateurs ne se reconnaissaient pas dans l’offre médiatique d’alors », rappelle-il, citant le journal français Libération, créé dans les années 1970 pour faire entendre une voix maoïste dans l’Hexagone.

Démocratie créative

Pour beaucoup, redonner aux journalistes la possibilité de faire de l’information un outil démocratique est un enjeu fondamental. « Je crois qu’aujourd’hui, les auditeurs ne sont pas très intéressés par les enjeux citoyens. Or, il me semble que les journalistes, au lieu de les aider et de les faire réfléchir, ont tendance à contourner le problème, affirme Dominique Payette. Cette profession a grandement contribué à sortir le Québec de la crise des années 1950 : il faut que ça revienne. »

Pour y parvenir, les professionnels des médias ne manquent pas d’idées. Johanne J. Lapierre est la chef éditoriale de Rad, le laboratoire de journalisme de Radio-Canada, créé en 2017. Selon elle, une manière de réintéresser le public aux enjeux de société consiste à travailler sur le ton et sur la forme des sujets proposés. « Il est tout à fait possible d’aborder des questions aussi sérieuses que l’aide médicale à mourir ou les Autochtones. Mais la façon de le faire a son importance, explique-t-elle. À Rad, par exemple, nous nous appuyons beaucoup sur les codes du web. »

Pour créer de l’information, l’équipe, composée de journalistes, développeurs, vidéastes et professionnels du design, s’appuie notamment sur un ton humoristique, un graphisme innovant, des filtres Instagram et même des GIF.

En parallèle, Rad compte sur ses jeunes recrues pour assurer à ses contenus une vraie pertinence. C’est dans cette optique qu’a été créée la Rad Académie, une formation de six semaines destinée aux étudiants. « Travailler avec des jeunes, c’est une manière de se nourrir de leur ton, de leur style, et d’explorer ce qu’ils veulent aborder, explique-t-elle. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas forcément les sujets “ de jeunes ” qui les intéressent le plus ».

Selon Mme Lapierre, ce travail créatif n’empêche pas de respecter les normes déontologiques de la profession. « Pour nous, il est important de respecter la crédibilité de Radio-Canada et d’appliquer le code d’éthique journalistique, affirme-t-elle. Nous sommes un diffuseur public, notre mission est d’informer le plus grand nombre. Et justement, nous croyons que le public peut entrer chez nous par un format drôle ou créatif, s’abonner à notre page grâce à lui et s’intéresser ensuite à des sujets vers lesquels il ne serait pas forcément allé en temps normal ».

Des solutions politiques

Au Québec, ce laboratoire d’expérimentation fait figure d’exception. Seul média public de la province, Radio-Canada n’est pas guidé par des intérêts purement marchands et reste l’entité la mieux placée pour financer un journalisme exigeant et lutter, du même coup, contre la précarisation du métier.

Pour autant, ses moyens d’actions demeurent restreints. « Si Radio- Canada est financé par le contribuable, ce financement est très limité : il équivaut à une trentaine de dollars par an et par personne », regrette Renaud Carbasse. À titre de comparaison, chaque année, les contribuables britanniques financent la BBC à hauteur de 100 dollars par personne. De leur côté, les Norvégiens, qui détiennent le record en la matière, dépensent environ 180 dollars. « Le problème, au Québec, c’est que le journalisme n’est pas non plus soutenu par de grandes fondations privées, comme aux États-Unis. »

Dans un contexte de crise du financement des médias, qu’ils soient publics ou privés, certains acteurs regrettent que les institutions publiques canadiennes n’en fassent pas plus pour sortir le secteur de ce marasme quasi-structurel. « Aujourd’hui par exemple, Google et Facebook captent presque 80 % des recettes publicitaires numériques du pays, souligne M. Carbasse. Le problème, on l’a vu avec le comportement du gouvernement Trudeau à l’égard de Netflix, est qu’il refuse de taxer les entreprises du web. »

« Aujourd’hui, nous avons l’occasion de redéfinir la façon dont on finance notre information. Cela dépend en partie des initiatives que prendront nos gouvernements, affirme Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’UQAM. C’est au gouvernement Trudeau de voter des lois permettant d’aller chercher des fonds auprès des entreprises qui se font de l’argent sur l’information. Il y a de la richesse qui est créée avec le numérique, il faut la prendre et la redistribuer aux jeunes journalistes », conclut-il.

Liens utiles :

L’avenir de la presse écrite, recherche

Jean Hugues Roy, l’information sur facebook