Lutter contre le manque de représentation des minorités visibles dans les médias

Au Québec, les minorités visibles sont encore sous-représentées ou mal représentées dans la presse, à la télévision et à la radio. Zoom sur un phénomène aux conséquences fâcheuses.

Safa Chebbi

En comptant les personnes autochtones, les « minorités visibles », c’est-à-dire les personnes qui ne sont pas blanches, constituent plus de 15 % de la population totale du Québec. A Montréal, elles représenteraient même 35% de la population. Principalement noirs, arabes, latinos ou asiatiques, ces individus sont le symbole de l’interculturalité québécoise. Mais lorsqu’on demande aux militants et aux chercheurs si cet état de fait se reflète dans les médias, tous répondent par la négative.

Militante engagée contre le racisme, Safa Chebbi connaît bien le sujet. À 34 ans, cette organisatrice communautaire élabore régulièrement des ateliers avec la fondation Filles d’action. L’objectif : outiller les adolescentes pour leur permettre de développer un regard critique sur leur environnement social et médiatique. Le projet s’adresse principalement aux jeunes racisées.

Parmi les exercices proposés, Mme Chebbi effectue des décryptages de la presse québécoise, afin de réfléchir à la manière dont sont représentées les minorités dans les médias. « L’exercice fonctionne en deux temps. D’abord, on se procure des titres de presse variés, tels que Métro ou Elle, et on compte le nombre de personnes racisées pour chaque type de publication, explique-t- elle. Dans un second temps, on regarde quels types d’événements sont associés à elles. »

Estime de soi

Des expériences comme celle-ci, universitaires et organismes communautaires en ont menées des dizaines. Chaque fois, les résultats sont édifiants : les communautés culturelles sont sous-représentées, ou bien représentées de manière stéréotypée.

« Dans les magazines qui traitent de la vie des vedettes, les personnes représentées sont blanches, pour l’immense majorité d’entre elles », souligne Safa Chebbi. Quant aux magazines «mode et beauté», les seules personnes issues des minorités visibles sont métisses. « En général, les quelques femmes “vraiment noires ” présentes dans ces publications auront les traits fins, proches des canons de beauté blancs. »

Loin d’être anodin, ce traitement joue un rôle considérable sur l’estime de soi. « Ces représentations sont problématiques car elles contribuent à créer un modèle de beauté unique, déplore-t-elle. Cela pousse les jeunes, en particulier pour les filles, à se transformer. Certains vont aller jusqu’à se blanchir la peau ou à se lisser les cheveux pour se conformer, ce qui n’est pas sain du tout. »

Des représentations stéréotypées

Mme Chebbi regrette également que les modèles de réussite professionnelle représentés dans les médias québécois ne reflètent pas la diversité de la province. « Il est rare de voir une personne issue de la diversité dans une position de pouvoir. La conséquence de cela, c’est que beaucoup de jeunes n’arrivent pas du tout à s’identifier. »

Or, cet état de fait joue un rôle conséquent, selon elle, sur les choix de carrière de ces adultes en devenir. « On voit des jeunes qui ne vont pas planifier leur vie en fonction de ce qu’ils aiment mais en fonction de ce qu’ils croient possible pour eux. Par exemple, une jeune fille voilée pourrait éviter certains secteurs, dont celui des médias, en considérant que ce n’est pas atteignable pour quelqu’un comme elle », explique Mme Chebbi, qui porte elle-même un voile.

Dans l’expérience qu’elle mène avec ces jeunes, la militante s’intéresse aussi à la presse d’actualité. Le constat qu’elle y fait est tout aussi amer. Car si on y voit un peu plus d’individus issus des minorités visibles, il est rare que leur présence soit associée à une actualité positive. « Ces personnes sont presque toujours associées à des événements négatifs, tels que des inondations ou des actes de violence. »

Sentiment d’appartenance

Si chercheurs et militants sont nombreux à se battre pour faire évoluer cette question, c’est que l’enjeu est de taille : « Le manque de représentation conduit souvent les personnes issues de ces minorités à penser qu’elles ne peuvent pas faire confiance à un système qui ne prend jamais la peine de parler d’elles, ou seulement pour aborder des sujets négatifs ou stéréotypés », déplore-t-elle.

Pour Christian Agbobli, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, l’enjeu dépasse largement le cadre de ces seules minorités : « le Québec se présente comme une société interculturelle, qui reconnaît l’apport de ses différentes communautés. Pourtant ces médias ne semblent pas refléter cette diversité. »

Selon lui, c’est avant tout une question de cohérence. « Si notre ambition est de créer une société dans laquelle nous sommes vraiment égaux, il est juste que les gens soient représentés de façon adéquate. »

Impact sur le public

Au-delà des conséquences subies par les premiers concernés, il est difficile d’imaginer que ces stéréotypes n’aient pas aussi un effet sur le grand public.

Nadia Hajji est responsable de la recherche pour Diversité artistique Montréal (DAM), un organisme qui mène, en ce moment- même, une consultation sur le racisme systémique dans la culture et les médias. Selon elle, en abordant peu, ou mal, les enjeux qui touchent les minorités visibles, on contribue à les « invisibiliser », d’une part, mais aussi à perpétrer un climat de peur à leur encontre. « Une représentation stéréotypée ou exotique va forcément entretenir les préjugés et accroître le rapport de force entre la majorité et les minorités culturelles », explique-t-elle.

« Ce que les gens doivent comprendre, c’est que nous payons tous les jours le prix de ces images véhiculées par les médias », ajoute Safa Chebbi. Un prix élevé, déboursé à chaque regard en coin, à chaque réflexion déplacée, à chaque comportement discriminatoire. « C’est une forme de violence qui n’est ni verbale, ni physique, mais symbolique. Et cette violence fait tout aussi mal », insiste Safa Chebbi, qui rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, les Québécois blancs francophones, à qui on disait « speak white », vivaient une violence similaire.

Un journalisme blanc et Plateau-centré

Alors, comment expliquer que la Belle Province ne soit pas plus encline à représenter fièrement ses minorités visibles dans les médias ?

Serait-ce parce qu’instinctivement, ceux qui font l’actualité n’y pensent pas ? Après tout, les journalistes québécois demeurent blancs à plus de 90 %, une proportion bien supérieure à leur répresentation réelle dans la société civile.

Dans une entrevue diffusée sur le site de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec en 2016, Eric Trottier, rédacteur en chef de La Presse, allait même plus loin, reconnaissant que sa rédaction demeurait principalement « francophone, catholique, et très Plateau Mont-Royal », avouant également que cela pouvait avoir des conséquence sur le choix des sujets traités ou non. « Notre travail c’est de refléter le plus fidèlement la société dans laquelle on vit, alors si on fait juste parler des problèmes de blancs, francophones, qui font de bons salaires, ça ne marche pas. »

« Pour faire avancer la question, il faudrait commencer par recruter des étudiants issus des minorités », soutient de son côté Jean-Hugues Roy, professeur à l’école des médias de l’UQAM. « Pour y parvenir, nous allons régulièrement faire des présentations dans des milieux plus représentatifs de la diversité québécoise. Sauf que jusqu’à maintenant, reconnait-il, ça ne porte pas vraiment ses fruits. »

Médias alternatifs

Face aux grands médias québécois dans lesquels les personnes issues des minorités ne se sentent ni entendues, ni impliquées, de nombreuses initiatives émergent.

Sur Facebook, il existe par exemple des groupes informels qui agrègent du contenu sur le sujet. Parmi les plus populaires, Tout le hood en parle, e(race)d out, Qouleur, Décider entre blancs ou Décolonial News ont vocation à informer et à dénoncer les inégalités subies par les personnes minoritaires.

Certaines initiatives, plus institutionnalisées, ont aussi pour objectif de mettre l’accent sur une ou plusieurs communautés, afin d’accroître leur visibilité et redonner à leurs membres le sentiment que leur actualité compte aussi. En la matière, le site américain The Root, lancé en 2008, est un cas d’école. Ce web magazine, qui se concentre sur la culture noire, dispose aujourd’hui d’un lectorat composé de plusieurs millions de personnes.

De même, le Huffington Post américain a récemment mis en ligne une section communauté sur sa plateforme, laquelle se subdivise en cinq catégories : « Voix Latinas », « Voix noires », « Voix asiatiques », « Voix queer » et « Voix féminines ». Un choix que n’a pas fait la version québécoise du média.

« Ces médias alternatifs et plus généralement les outils du web comme Facebook live sont un excellent moyen de faire entendre d’autres voix et de toucher plus de personnes », se réjouit Safa Chebbi, très active sur les réseaux sociaux.

Risque de ghettoïsation

Ces projets, qui visent à segmenter le marché afin de cibler certains groupes spécifiques, ne mettent pourtant pas tout le monde d’accord : « Dans le contexte actuel d’une tension entre logique hégémonique des médias et volonté de proposer une information juste et équilibrée, ce sont des initiatives que j’accueille favorablement car elles sont un espace de parole », soutient Christian Agbobli.

Mais selon Lela Savić, journaliste racisée, ce type d’initiative conduit à une forme de ghettoïsation de l’information : « le problème lorsqu’on fonde nos propres médias en tant que minorités, c’est qu’on va finir par se lire uniquement entre nous. Et ça ne suffit pas, soutient-elle. Au contraire, on doit se battre pour obtenir une vraie place dans les médias de masse. Moi je ne veux pas prêcher des convertis, je veux parler à tout le monde. »

La peur de parler

Une fois les portes des rédactions passées, les défis qui attendent les rares journalistes issus des minorités visibles sont encore nombreux. Lela Savić, 30 ans, appartient à la communauté Rom. Récemment diplômée, elle fait partie de ces quelques exceptions.

Très sensible à la question de la représentation des minorités, elle confie que pour les « journalistes non blancs », il n’est pas toujours évident d’aborder le sujet. « En tant que journalistes racisés, nous sommes déjà dans une situation de précarité dans une salle de presse, car nous sommes très peu nombreux, explique-t-elle. Ça demande du courage pour amorcer une conversation et évoquer, par exemple, le racisme inconscient qui peut transparaître dans certains textes ou dans certains comportements. »

Si elle se sent à l’aise pour aborder ces questions avec d’autres journalistes racisés, comme il peut être plus facile de parler de sexisme entre femmes, elle reconnait avoir peur que prendre la parole auprès des autres ne conduise ses pairs à « la voir comme une activiste et à remettre en cause sa crédibilité journalistique ».

De même, elle confie que, du fait de son origine culturelle, produire du contenu journalistique qui touche aux minorités ne va pas de soi. « Par exemple, moi j’ai un accès privilégié à la communauté Rom. Mais j’hésite à couvrir la question car je ne veux pas être accusée de communautarisme ou être soupçonnée de ne pas avoir la distance nécessaire. »

D’une manière générale, Mme Savić regrette que l’intégration des personnes issues des minorités prenne régulièrement la forme d’une intégration de façade. « Embaucher des journalistes racisés ne sert à rien si on ne prend pas le temps de les écouter et si on ne leur fait pas confiance lorsqu’ils traitent des questions raciales. »

Une charte éthique

Alors, comment faire avancer cette question ? Selon Dominique Payette, de l’Université Laval, « il faudrait une masse critique [de journalistes racisés] à l’intérieur des rédactions ». En d’autres termes, le discours médiatique portant sur les minorités visibles évoluera vraiment quand le nombre de personnes issues des minorités seront plus nombreuses à prendre la plume et à occuper des postes de direction dans le secteur.

De son côté, Lela Savić est favorable à la création d’une charte éthique qui permettrait de sensibiliser les écoles de journalisme et les rédactions à la manière dont sont traitées les minorités dans les médias de masse. « J’aimerais créer un guide pour les journalistes du Québec afin de les sensibiliser au problème.J’espère qu’ainsi, ils traiteront mieux les questions qui touchent à la diversité. » Et selon elle, il y a urgence : « Il faut que les journalistes réalisent le mal qu’ils font à une partie de leurs concitoyens en perpétuant des clichés et en faisant preuve de gêne, mais pas d’écoute, lorsqu’on essaye d’expliquer en quoi c’est problématique ».

Pour Christian Agbobli enfin, difficile d’imaginer que les minorités seront davantage représentées dans les médias sans une politique publique conséquente. « Même si les médias privés se disent soucieux de la diversité, dans les faits leur rôle est de faire du profit, pas de répondre au souci de diversité de la population, argumente-t-il. En effet, au Québec, la majorité des personnes qui leur permettent d’en faire ne sont pas issus de la diversité. Quant aux médias publics, ils pourraient faire plus, mais nos politiques publiques sont-elles assez contraignantes en la matière ? Rien n’est moins sûr. »

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Liens utiles :
https://theintercept.com/2018/05/06/newsroom-diversity-new-york-times-washington-post-newspapers/

http://habilomedias.ca/litt%C3%A9ratie-num%C3%A9rique-et-%C3%A9ducation-aux-m%C3%A9dias/enjeux-des-m%C3%A9dias/diversit%C3%A9-et-m%C3%A9dias/minorit%C3%A9s-visibles/les-minorit%C3%A9s-visibles-dans-les-m%C3%A9dias-de-divertissement

http://habilomedias.ca/diversite-medias/minorites-visibles/apercu

https://www.fpjq.org/chroniqueurs-surtout-blancs-masculins-heteros-ages/

https://www.fpjq.org/minorites-visibles-40-ans-plus-tard/

http://j-source.ca/article/updated-columnist-diversity-survey-shows-representation-has-not-improved-since-2014/