Silvia : un concentré de Colombie hors des sentiers battus

En Colombie, on surnomme Silvia « la Suisse de l’Amérique latine ». En cause, ses paysages vallonnés, une végétation alpine et la rumeur apaisante de la rivière andine qui traverse le centre-ville.

Située au cœur du Cauca, théâtre du narcotrafic et de la guerre civile durant des décennies, Silvia a longtemps été boudée par les voyageurs. Alors que le pays s’apaise, cette petite municipalité de 30 000 habitants s’impose peu à peu comme un incontournable du Sud-Ouest colombien.

Le fief des notables de Cali

En général, pour se rendre à Silvia, on passe par Popayán, la capitale du Cauca. A la gare routière, des colectivos, sorte de petits bus pleins à craquer, promettent d’atteindre la ville en une heure et demi. Comme souvent en Colombie, les routes sont sinueuses. Et pour cause : Silvia est perchée à 2800 mètres d’altitude, sur la partie centrale de la Cordillère des Andes.

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Construite à flanc de montagne, Sylvia est humide, verte, propice à l’agriculture et à la randonnée. Un climat idéal, très recherché des habitants de Cali, métropole emblématique située à 100 kilomètres au Nord. Dans les années 1970, il n’était pas rare de voir les riches Caleños y construire leur résidence secondaire.

Si la plupart étaient des Bourgeois, quelques-uns de ces nantis s’avéraient peu fréquentables. Dans les années 1980, le trafic de cocaïne était en plein essor dans la région et les barons de la drogue s’enrichissaient. En adoptant les habitudes de vie de la bourgeoisie traditionnelle, ils espéraient faire oublier leurs origines modestes.

Voir grand

Henry Loaiza-Ceballos était l’un d’eux. Membre influent du cartel de Cali, il gérait l’appareil militaire de l’organisation. Ambitieux, il se fit construire sa propre villa à Silvia. Naturellement, celui qu’on appelait « le Scorpion » a vu grand. Design seventies, peinture orange fluo, sauna, piscine extérieure chauffée, tout est clinquant. Comme tous les narcotrafiquants, il a aussi fait creuser un tunnel, au cas où la police débarquerait.

Arrêté en 1995 pour le meurtre d’une centaine de personnes, l’homme demeure l’un des mythes de la région, chacun y allant de sa rumeur ou de son anecdote. Certains Silvianos racontent par exemple qu’il aurait fait construire une maison de poupée de 40 m2, destinée à sa fille.

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Guerre civile

Dans les années 1980, les barons du cartel de Cali ne sont pas les seuls à faire trembler la région. A cette même période, les guérilleros marxistes (FARC et ELN), fortement implantés dans cette zone du pays, luttent activement contre le pouvoir en place. Pour financer leur conflit armé, ils enlèvent régulièrement des notables contre rançon.

Très vite, les routes ne sont plus sûres et les riches Caleños renoncent à leurs vacances dans cette partie du pays. Des années durant, leurs maisons sont laissées à l’abandon et quelquefois saccagées. Les habitants réguliers de Silvia, quant à eux, doivent vivre modestement. Exposer ses richesses, c’est prendre le risque de les voir réquisitionnées par la guérilla.

Il faut attendre 2012 pour que le gouvernement colombien et les FARC engagent des négociations. En 2016, elles se sont soldées par un accord de paix.

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Une culture indigène préservée

Depuis, la peur a disparu des visages et les enfants recommencent à jouer dehors. On s’autorise de nouveau à exhiber ses biens, sans craindre de les voir réquisitionner par telle ou telle faction guerrière. Les riches habitants de Cali reviennent même dans leurs propriétés pour y faire des travaux, organiser des fêtes ou louer leurs fincas à des touristes.

Ces nouveaux arrivants, les Silvianos les regarde encore avec étonnement. Colombiens ou étrangers, les voyageurs sont de plus en plus nombreux à se détourner de la touristique côte caribéenne pour lui préférer la région du Cauca. Ici, ils savent qu’ils trouveront une culture riche et authentique.

Située à la frontière de l’un des territoires indigènes du pays les plus reculés, Silvia est l’une des rares villes où l’on peut aller à la rencontre de la communauté la plus préservée du pays : les Misaks.

Le mardi, par dizaine, ils descendent des hameaux alentours pour vendre le produit de leur agriculture et de leur artisanat au marché. L’occasion, pour les curieux, d’observer leurs magnifiques tenues traditionnelles : un poncho de laine violet, une ceinture de cuir brun, une jupe bleu nuit pour les femmes, une écharpe rouge pour les hommes, quelques touches de rose fluo et un chapeau melon de feutre noir, porté par les deux sexes.

La communauté misak, qui représente environ 20 000 personnes, possède sa propre langue, son propre système politique et sa propre université. Connus pour entretenir un rapport viscéral à la tierra madre, les Misaks possèdent également leur propre système médical. À 5 km du centre de Silvia, sur une colline qu’on ne peut gravir qu’à pieds, leur hôpital ne désemplit pas. Ici, pas d’antibiotiques. Peu importe la gravité du mal, on prescrit des huiles essentielles et des décoctions préparées avec les plantes qui poussent sur le territoire.

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Les nouveaux arrivants

Ce rapport à la nature, c’est précisément ce qui a convaincu Malika, Anouar et leurs trois enfants de venir s’installer dans la région. « Nous voulions un lieu avec de l’eau, loin des grands centres urbains et à proximité des communautés indigènes » explique Malika. Après trois ans de voyage en camping-car dans toute l’Amérique Latine, cette famille marocaine a décidé de poser ses valises à Silvia.

Il y a quelques mois, ils ont ouvert Unkua, un food truck installé à deux pas de la place centrale. Ils y servent une cuisine fusion, aux saveurs méditerranéennes. Une offre bienvenue dans un pays où la plupart des plats populaires sont frits, gras, salés et surtout composée de féculents. « Nous cherchions une manière de nous intégrer et de nous faire accepter, tout en participant à l’élargissement de l’offre gastronomique dans la région ». Depuis son ouverture, la terrasse d’Unkua, qui veut dire « merci » en langue misak, ne désemplit pas. Construite à la place d’une banque que les FARC ont dynamitée en 2003, elle est un symbole de la renaissance éclaire de la région.

Récemment, Anouar et Malika ont aussi racheté la maison d’Henry Loaiza-Ceballos. Conscients que Silvia est un site fragile, ils souhaitent transformer la propriété en un lieu alliant permaculture et tourisme responsable. Bientôt, les gens de passage pourront y loger et s’imprégner, le temps d’un week end, des paysages et des légendes qui font de Silvia une petite ville hors du commun.

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Que faire à Silvia

Pour l’heure, les visiteurs de passage peuvent dormir à la Casa Turistica, l’un des petits hôtels de charme situés sur la rue principale (Adresse : Carrera 2, Calle 9). Sur Airbnb, il est aussi possible de louer une maison entière, ou mieux, une chambre chez les chaleureux habitants du village.

Pour profiter des richesses de la région, rester trois ou quatre jours n’est pas un luxe. Pour découvrir les montagnes alentours, l’idéal est de le faire à pieds, ou mieux, à cheval. En contre-bas de Silvia, au bord de la rivière, une famille loue des chevaux en excellente santé. Pour une balade à cheval de trois heures avec un guide dans un décor à couper le souffle, compter 20$ par personne. (Adresse : en bord de rivière au croisement de la Calle 10).

Le mardi, jour de marché indigène (adresse : Parque principal), il est très agréable de passer la journée à flâner en ville. L’occasion de goûter à l’impressionnante diversité de fruits exotiques colombiens et de faire quelques achats.

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Depuis la place centrale, il est aussi possible de se rendre facilement à pieds ou en taxi-moto jusque dans la réserve indigène, aussi appelé territoire guambiano, et de passer quelques heures à l’hôpital misak (Adresse : route de Jambalo). Ouvert tous les jours sauf le dimanche, l’établissement traite les gens de passage avec autant d’attention que les locaux. Les visiteurs qui parlent espagnol auront l’occasion d’apprendre bien des choses sur la médecine chamanique et sur le pouvoir les plantes.

Sur la route qui mène à l’hôpital, à une vingtaine de minutes de marche du centre-ville (Adresse : route de Jambalo), des restaurants proposent aux clients de pêcher eux-mêmes leur truite, qui sera ensuite frite ou grillée, et servie avec une soupe, du riz, et des bananes plantain écrasées en galette, pour environ 5$.

Les restaurants de Silvia, qui sont une dizaine, pratiquent des prix équivalents. Parmi les plus sympathiques, il y a le méditerranéen Unkua (Carrera 3 Calle 10 #75), mais aussi les très colombiens Tipico Paisa (Carrera 2, Calle 7 #40B) et Trucha y Sazon (Carrera 3, Calle 4).

Infos pratiques :

Pour se rendre en avion de Montréal à Cali (avec escale) : entre 500 et 1000$ aller-retour en fonction des saisons

Pour se rendre à Silvia en bus depuis Popayán ou Cali : environ 20$

Un repas : entre 3 et 10$

Une bière : entre 1 et 2$

Une nuit d’hôtel pour une personne : 15 à 30$ en fonction des saisons